Les USA au coeur des négociations européennes : une enquête de BLOOM

La genèse de notre enquête : un premier « Omnibus » sous emprise de l’industrie fossile
Entre les mois d’octobre et décembre 2025, BLOOM a été sur le pont pour tenter de sauver une législation européenne clef : la directive sur le devoir de vigilance des entreprises. Suite à la poussée fulgurante de la droite et de l’extrême droite aux élections européennes de juin 2024, la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a décidé de contenter son aile droite en annonçant une série de législations dites « Omnibus », présentées comme des réponses à une nécessaire « simplification » et non pas comme la vaste entreprise de dérégulation qu’elles opèrent en réalité.Sous la pression des lobbies industriels, de l’administration Trump et de l’industrie fossile américaine, qui n’acceptaient pas que les grandes entreprises soient contraintes de respecter les droits humains, l’environnement et le climat tout au long de leur chaîne de valeur, Ursula von der Leyen a accepté de faire de la directive européenne sur le devoir de vigilance, une législation historique promulguée quelques mois plus tôt, la première cible à abattre.Le 26 février 2025, la Commission européenne dévoilait ainsi sa directive « Omnibus I ». Quelques semaines plus tard au Parlement européen, le Suédois Jörgen Warborn, issu de la droite conservatrice européenne (le PPE), était désigné rapporteur de ce premier Omnibus.Investi d’une mission cruciale et chargé d’orchestrer les débats parlementaires qui allaient sceller le sort du devoir de vigilance des entreprises, Jörgen Warborn était sous le feu des projecteurs. Mais le 1er octobre 2025, à quelques jours du vote sur l’Omnibus I en Commission des affaires juridiques du Parlement européen, Jörgen Warborn provoquait une déflagration en annonçant aux autres groupes politiques qu’ils devaient accepter telles quelles les régressions qu’il avait prévu d’imposer à la loi puisqu’il n’avait pas besoin d’eux pour les faire adopter, étant donné qu’il avait déjà scellé un accord avec l’extrême droite européenne. C’était un chantage odieux et une rupture radicale avec la tradition parlementaire européenne du « compromis ». En agissant ainsi, Jörgen Warborn faisait voler en éclat le « cordon sanitaire » qui tenait, depuis des décennies, l’extrême droite à l’écart du processus législatif européen. Jusque-là, la droite conservatrice, la droite libérale, les socialistes, les écologistes et la gauche avaient toujours refusé de compter sur les voix des groupes d’extrême droite pour construire des majorités au sein du Parlement.Sous nos yeux sidérés, Jörgen Warborn était, littéralement, en train de faire faire une bascule historique au Parlement européen. Peu en ont pris la mesure. Durant des semaines, l’équipe de BLOOM s’est démenée. Nous avons tout essayé pour réveiller les médias et mobiliser l’opinion sur l’alliance sacrilège qui se tramait à Bruxelles entre droite conservatrice et extrême droite européennes.Le 13 novembre 2025, les députés de la droite conservatrice (PPE) et de l’extrême droite européenne (ECR, PfE, ESN) votaient à l’unisson pour détruire le devoir de vigilance, l’un des outils les plus efficaces de l’Union européenne pour protéger les droits humains et le climat. Ce vote doublement tragique entérinait la destruction de notre droit et plaçait l’extrême droite au centre de l’échiquier politique, suscitant la satisfaction criarde de l’administration Trump.Cette déflagration pour le climat et les droits humains et cette rupture dans l’histoire parlementaire européenne donnaient en effet lieu à des tweets enthousiastes de la Maison Blanche et du ministre américain des ressources naturelles, qui se félicitaient de la campagne d’influence américaine et de la suppression des plans de transition climatique, prévus pour contraindre les grandes entreprises opérant au sein de l’Union européenne d’adopter une stratégie alignée sur les objectifs de l’Accord de Paris et de neutralité carbone à horizon 2050.La vice-présidente de la Commission européenne Teresa Ribera sortit de sa retenue pour dénoncer un « spectacle politique terrible » et un processus parlementaire « trumpiste ».
La découverte de l’ingérence américaine au sein du Parlement européen
Après l’appel à l’équipe de Jörgen Warborn qui nous mit sur la piste de ses voyages américains, je découvrais qu’il s’était rendu à Washington à l’invitation de l’International Democracy Union (IDU), une organisation centrale dans notre affaire, à laquelle nous reviendrons. A cette étape de l’enquête, je découvrais surtout que Warborn était intervenu au forum de l’IDU en tant que président de deux lobbies d’entreprises (SME Global et SME Europe, enregistré en tant que lobby au registre de transparence de l’Union européenne), et non pas en tant que parlementaire…L’eurodéputé à l’origine de l’union des droites et extrêmes droites européennes se rendait donc à Washington en tant que lobbyiste, alors que les institutions européennes étaient confrontées à une crise historique sur le dossier dont il avait la charge.Restait à comprendre ce qui se jouait dans ce déplacement à Washington, alors que, depuis des mois, l’administration Trump menait une campagne d’ingérence de grande ampleur contre le devoir de vigilance. Pour rappel :• Donald Trump avait exercé des pressions sur la Commission européenne « pour que la directive sur le devoir de vigilance (…) n’impose pas de restrictions excessives au commerce transatlantique » ;• Le gouvernement américain avait écrit, avec le Qatar, aux Vingt-Sept pour demander l’abrogation et sinon le démantèlement de la loi sur le devoir de vigilance ;• Le Congrès américain avait même proposé une loi pour interdire aux entreprises « qui font partie intégrante des intérêts nationaux des États-Unis de participer à toute réglementation étrangère en matière de vigilance, y compris la directive de l’Union européenne sur le devoir de vigilance ». Le lobbying américain était féroce et bruyant, à l’image de Trump. Pourtant, nous étions encore loin de saisir la portée réelle de son impact dans la conduite des affaires européennes. Le 3 décembre, un morceau indispensable du puzzle permettait de comprendre qui avait tiré les ficelles de la dérégulation européenne.
La cabale des pollueurs américains
Le 3 décembre, le Centre de recherche sur les multinationales, l’ONG néerlandaise SOMO publiait une enquête exemplaire révélant la campagne d’influence orchestrée par un cabinet de lobbying, Teneo, au bénéfice d’une coalition de grandes entreprisesaméricaines réunies au sein de la « Competitiveness Roundtable » (« table ronde pour la compétitivité ») comptant des mastodontes de l’industrie fossile (ExxonMobil, Chevron, Koch, TotalEnergies), de la chimie (Dow Chemical) et du secteur bancaire (JP Morgan).SOMO dévoilait que cette plateforme de lobbying des industries fossiles, chimiques et financières plaidait depuis des mois auprès du Parlement européen pour que la destruction du devoir de vigilance se fasse par le biais d’une alliance stratégique entre la droite et l’extrême droite. Leur tactique était que la droite conservatrice du PPE se rapproche du groupe d’extrême droite ECR (Conservateurs et réformistes européens) où siègent le parti de Giorgia Meloni et Marion Maréchal Le Pen, et que celui-ci ferait ensuite le pont avec le groupe PfE (Patriotes pour l’Europe) de Jordan Bardella et le groupe ESN (L’Europe des Nations Souveraines) où siègent les néonazis de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) et Sarah Knafo de Reconquête. Après ces révélations, je me précipitais sur le registre de transparence de l’Union européenne pour découvrir que Jörgen Warborn avait rencontré Teneo dès le 14 avril 2025, puis Koch le 9 septembre, et enfin la Chambre américaine de Commerce auprès de l’UE le 23 septembre 2025… Soit quelques jours seulement avant que Warborn annonce son accord avec l’extrême droite !Vertige.
Une plainte auprès du comité d’éthique pour tenter de stopper le feu trumpiste… 
En raison du conflit d’intérêts de Jörgen Warborn concernant la confusion des « casquettes » qu’il utilisait au gré de ses envies (parfois parlementaire, parfois président de lobbies d’entreprises), de ses liaisons dangereuses avec les membres de la « Competitiveness Roundtable » et la Chambre américaine de commerce auprès de l’UE, et en raison de ses rencontres à Washington à l’occasion du Forum de l’International Democracy Union durant le trilogue, nous décidions de porter plainte contre Jörgen Warborn auprès du comité d’éthique du Parlement européen dès le 15 décembre 2025.C’était une tentative in extremis, à la veille de l’ultime vote du Parlement européen sur l’Omnibus I, de provoquer un sursaut parlementaire et une possible suspension du vote en attendant que le Comité consultatif du Parlement fasse toute la lumière sur la situation.En vain.Le 16 décembre 2025, la droite conservatrice et l’extrême droite adoptaient le premier Omnibus à l’unanimité, avec le renfort honteux, en dernière minute, d’un vaste pan du groupe macroniste de la droite libérale (Renew)… Les votes Renew n’étaient pas nécessaires à l’adoption de l’Omnibus I puisque la droite et les extrêmes droites unies forment désormais une majorité absolue nette au Parlement européen, mais en votant ainsi, les parlementaires de la droite libérale firent le choix d’afficher leur allégeance aux industries américaines climaticides et de devenir eux-mêmes les vassaux de Trump en Europe. Le devoir de vigilance européen, pilier du Green Deal célébré en 2024 comme une avancée historique pour la protection des droits humains, de l’environnement et du climat, était réduit à peau de chagrin, amputé de ce qui en faisait sa force.
Aux origines de l’alliance entre droite conservatrice européenne et réseaux trumpistes : la « Heritage Foundation »
Dans les jours qui suivirent ce vote de déflagration, je découvrais que Jörgen Warborn avait également voyagé au Kenya, en octobre 2025, pour se rendre au sommet de la « Democrat Union of Africa » (DUA), la branche africaine de l’International Democracy Union.Jörgen Warborn était annoncé comme speaker à une table ronde sur le commerce international à laquelle était également convié Max Primorac, chercheur au Margaret Thatcher Center for Freedom de la Heritage Foundation, un puissant think tank conservateur américain qui avait publié en 2023 le programme « Project 2025 » : 920 pages visant à « institutionnaliser le trumpisme » et offrant sa colonne vertébrale programmatique au deuxième mandat de Trump. Max Primorac nous permit de remonter à la genèse de l’alliance de la droite conservatrice européenne avec les milieux trumpistes : Jörgen Warborn l’avait rencontré à Washington, en décembre 2024, dans les locaux de la Heritage Foundation, accompagné de… Manfred Weber, le président de la droite conservatrice européenne (PPE), pour échanger avec « sept anciens hauts fonctionnaires de la dernière administration Trump ».Ce voyage fut suivi par d’autres, auxquels de hauts responsables politiques de la droite européenne (PPE) comme Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, avaient pris part.Sidération.Les liens étaient donc en réalité fréquents et resserrés entre l’administration Trump, la Heritage Foundation, l’International Democracy Union et la droite européenne.De découverte en découverte, nous avons pris conscience du niveau de collusion existant entre la droite européenne et une nébuleuse internationale carbofasciste et libertarienne, et du danger que représentait, pour la sauvegarde de nos démocraties, de la paix en Europe et de nos souverainetés, la trahison de la droite aux intérêts supérieurs de l’Union européenne.Dans notre enquête « Warborn in the USA », nous expliquons dans le détail les liaisons dangereuses de la droite européenne avec les néofascistes américains et les plus grands criminels climatiques industriels au monde.