De la paix de carbone à l’énergie du chaos (pierre Charbonnier)

On dit volontiers de l’histoire qu’elle ne se répète pas. Pourtant, la guerre en Iran suit une dynamique géopolitique et économique qui rappelle étrangement celle déclenchée par l’invasion de l’Ukraine en 2022. De la fermeture de Nord Stream à celle du détroit d’Ormuz, des sanctions imposées à la Russie à la destruction des infrastructures énergétiques en Iran et dans le Golfe persique 1, on observe un mouvement de translation et d’amplification d’une même dynamique. 

Les énergies fossiles, le pétrole et le gaz, constituent l’enjeu stratégique central d’une vaste ligne de front où se jouent à la fois l’hégémonie régionale à l’Est de l’Europe et au Moyen-Orient, la stabilité économique à court terme, les choix industriels à moyen terme, et l’avenir du climat.

C’est ainsi que surgit une question paradoxale. Dans le maelström de la guerre, se pourrait-il que la révolution électrotechnique des énergies vertes sorte gagnante ? Se pourrait-il que, comme le suggère Jigar Shah 2, Donald Trump devienne le premier président américain à démontrer l’efficacité des énergies renouvelables ?

La destruction mutuelle des infrastructures fossiles par les armées américaines et iraniennes dans la région du Golfe est sans doute le plus grand événement d’annihilation de capital fossile de l’histoire. Et il n’est pas le fait d’écoterroristes qui auraient lu les écrits d’Andreas Malm et son livre sulfureux : comment saboter un pipeline 3. Ce sont bien les intérêts énergétiques de deux puissances fossiles qui donnent un nouvel élan à l’histoire de l’arme énergétique dans un processus d’escalade inédit dans sa dimension, où chaque camp teste les limites de son rival. 

Depuis la crise de Suez, la création de l’OPEP, les chocs de 1973 et 1979, nous sommes devenus familiers de l’idée que le pétrole n’est pas seulement une force de production mais aussi un avantage stratégique qui avait historiquement été exploité par les faibles contre les forts, et qui devient aujourd’hui un instrument de coercition généralisé 4.

Nous savons aussi que les gigantesques rentes pétrolières alimentent des formes de pouvoir monstrueuses, de la Russie à la Libye, du Venezuela à l’Iran, que ces régimes étaient historiquement la cible des États-Unis, et que ces derniers font désormais partie du même club 5

La promesse d’une stabilité mondiale adossée à la productivité et à l’interdépendance énergétique, la « paix de carbone » 6, s’effondre dans un processus de capture du pouvoir, de l’avenir et de la sécurité par l’oligarchie pétrolière 7. L’enlisement de l’intervention militaire américaine en Iran révèle une fois de plus l’incroyable puissance du pétrole et du gaz dans un contexte de guerre asymétrique.

Alors que ces ressources avaient été construites comme des symboles d’abondance garants de la croissance partagée, elles deviennent de façon de plus en plus manifeste les énergies du chaos, des vecteurs d’insécurité, d’intermittence, de rareté institutionnalisée. Ce n’est pas que ces ressources viennent subitement à manquer. Mais leur dimension stratégique, ajoutée au hasard de la géographie qui dessine ce détroit en goulot d’étranglement, en fait paradoxalement des cibles privilégiées pour des opérations de mise à l’épreuve économique de l’ennemi, dans une logique d’escalade qui se traduit pour le reste du monde dans une crise économique désormais structurelle 8. Le processus de destruction mutuelle des atouts fossiles par l’Iran et les États-Unis révèle une fois de plus le phénomène géopolitique, économique et écologique absolument central qu’est la dépendance fossile.

Débloquer les détroits imaginaires : une théorie démocratique du moment

La totalisation et l’intensification de la crise militaire, énergétique et économique provoquée par la guerre en Iran est déjà transformatrice. Pourtant l’imagination politique démocratique est, elle aussi, bloquée dans le détroit d’Ormuz. Cette guerre peut soulever des passions populaires qui n’attendaient que cela pour s’attaquer à la légitimité politique, elle peut conduire au pouvoir des agendas politiques alignés sur la Russie de Poutine et sur les États-Unis de Donald Trump dans le but de soulager l’inflation par le retour au réalisme fossile, mais elle peut aussi être canalisée par une compréhension réaliste de l’écologie informée par des circonstances extrêmes pour bâtir une coalition climat large, populaire se servant de l’arme énergétique contre les pétro-États, leurs entreprises, leurs affidés, et leurs guerres. La destruction des infrastructures fossiles dans le Golfe ne doit pas être vue comme un accident, mais comme un signal envoyé par l’histoire pour donner une suite au projet démocratique et social qui, sans cette impulsion, connaîtra très simplement sa fin.

La série d’enquêtes d’opinions barométriques Eurobazooka montre clairement qu’une vaste majorité de la société européenne refuse le modèle gouvernemental trumpiste 9. Cet anti-autoritarisme, cet attachement à la démocratie n’a pourtant qu’une portée essentiellement négative et abstraite puisque l’adhésion au paradigme de stabilité énergétique, écologique et fiscale qui devrait concrétiser ce salut démocratique n’est pas au rendez-vous. Quel sens y a-t-il, en 2026, à se dire anti-fasciste sans adopter parallèlement un plan de transition maximaliste visant en même temps la fin de la vassalisation, l’abolition des privilèges oligarchiques, et la mise en sécurité économique et écologique de la population  ? Quel sens y a-t-il à se dire anti-fasciste sans engager la transformation de l’État et des institutions européennes susceptible de mettre ses moyens au service de ces fins  ? 

Le problème se situe aux deux niveaux d’analyse traditionnels de la vie politique  : il n’existe pas encore de demande politique majoritaire, et surtout, il n’existe pas d’offre, pas d’agenda suffisamment structuré, unifié, mobilisateur. Le confort symbolique et moral fourni par une position réactionnelle vis-à-vis d’une vie politique désormais dominée par la vague identitaire, autoritaire et fossile, est une limite cruciale dans le processus de reconstruction démocratique.

L’imagination politique démocratique est, elle aussi, bloquée dans le détroit d’Ormuz. PIERRE CHARBONNIER

Le double principe de réalité climatique et stratégique n’est pas encore entré dans la politisation de l’Europe en dépit des multiples alertes — le moment est venu de s’y atteler. Nous pouvons encore choisir entre le temps du silence, des abris de fortune contre les catastrophes politiques et climatiques, ou le temps de la réinvention.

L’écologie de guerre renaît dans le Golfe

Dans ce contexte, l’hypothèse que nous faisions en 2022 à travers le concept d’écologie de guerre est non seulement confirmée, mais elle en ressort consolidée 10. L’écologie de guerre désigne le processus de sortie de la dépendance fossile sous la pression des conflits et de l’augmentation des prix, la décarbonation stratégique des pays importateurs et son pouvoir moteur dans une dynamique plus générale d’investissement dans la transition et de transformation des usages. Aux avertissements scientifiques, aux mobilisations sociales et aux politiques industrielles s’ajoute une dimension proprement géopolitique au problème climatique, qui permet de le reconstruire comme un enjeu de sécurité et de souveraineté — et donc de paix. L’écologie de guerre permet de penser et de comprendre l’effondrement brutal de l’effet stabilisateur de la croissance fossile propre aux années d’après-guerre, et d’envisager les formes émergentes du rapport entre infrastructures énergétiques, coopération internationale et soutenabilité écologique. Cette position réaliste face à la crise climatique, inaugurée par la Chine dès les années 2010, puis reprise par l’Union européenne du Green Deal, et brièvement par l’administration Biden aux États-Unis, revient aujourd’hui dans le jeu sous une forme amplifiée, dramatisée 11.

Depuis le début de la guerre en Iran, comme dans les premiers mois qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine, un même narratif se reconstitue. Les technologies bas carbone apparaissent comme une garantie de sécurité contre l’arsenalisation des énergies fossiles, comme un bouclier anti-inflation en contexte de choc énergétique, ce qui permet d’ancrer la lutte contre le réchauffement climatique dans une réalité économique, stratégique et sociale plus large 12. Ces rappels ont été faits par l’essentiel de la classe politique progressiste et sociale-démocrate 13, par les experts de l’énergie 14, l’Agence Internationale de l’énergie 15, par l’ensemble de la coalition climat. Parallèlement, l’industrie électrotechnique chinoise semble déjà bénéficier des retombées de cette guerre, alors que l’Asie fait le pari de long terme des énergies bas carbone 16.  Cette convergence entre climat, compétitivité et sécurité se confronte toujours au réalisme fossile, qui n’attend que la réouverture du détroit pour revenir à l’ordre des choses, mais l’ampleur et la durabilité de la crise engendrée par la guerre en Iran donne des armes à cette coalition climat 17.

La renaissance de l’écologie de guerre n’est pas une mauvaise nouvelle parce que l’argumentaire climatique pourrait se trouver renforcé et relégitimé, mais le fait qu’il s’agisse précisément d’une renaissance — pendant une période de backlash extrêmement vive en Europe et dans le monde — doit cependant nous interroger. L’écologie peut-elle vraiment se réduire au paradigme monnetiste : se faire dans les crises et n’en être que la somme des solutions apportées ? Combien de crises seront-elles nécessaires pour que l’Union se réinvente véritablement comme l’avant-garde de la transition, en lien avec la Chine et d’autres partenaires 18 ? Combien de crises seront-elles nécessaires pour que la légitimité et la puissance des pétro-États soient définitivement ruinées ? Combien de fois l’histoire devra-t-elle se répéter pour que se constitue une alliance économique, technologique et politique entre représentants de l’intérêt général de l’humanité face à l’insécurité fossile et climatique ?

Dans un monde encore plus fracturé et dangereux qu’il ne l’était en 2022, dans un contexte évidemment marqué par le mode de gouvernement néo-royaliste de Donald Trump, et avec lui de l’oligarchie pétrolière et militaire américaine, l’écologie de guerre connaît certes une renaissance. Mais plus précisément, elle fait l’objet d’un ensemble de mutations et d’amplifications qui en portent les implications à un point paroxystique. Une écologie de guerre totale, donc.