le pétrole vénézuélien et le capitalisme de la finitude (Novethic)

Dans cette interview pour Novethic, l’ingénieur en résilience climatique Ilian Moundib décrypte l’intervention américaine au Venezuela à travers le prisme des ressources. L’analyste des polycrises explique pourquoi le Venezuela n’est pas seulement une crise politique ou humanitaire, mais un révélateur du « capitalisme de la finitude ».

Novethic : Pourquoi, selon vous, l’intervention américaine au Venezuela doit-elle être analysée à travers la question des ressources ?

Ilian Moundib : Nous ne vivons pas une crise mais une polycrise c’est-à-dire l’hybridation de la dérive écologique arrêtable mais irréversible avec les crises géopolitiques, sociales et technologiques. Tout est lié, c’est pour cela qu’il faut penser en système. L’une des dimensions de cette réalité est la déplétion structurelle des ressources, en particulier des énergies fossiles. Or le Venezuela possède les premières réserves mondiales de pétrole.

 Vous mobilisez le concept de « capitalisme de la finitude ». Que recouvre-t-il exactement ?

Le capitalisme de la finitude est un concept de l’historien Arnaud Orain. Il apparaît dans des périodes de contradiction forte (crise de surproduction, pénurie de ressource etc.) qui amène les élites économiques et politiques à cesser de voir le monde comme infini. À ce moment-là, la logique change complètement. On ne cherche plus à maximiser la richesse globale par la concurrence et le libre-échange, mais à « sécuriser » (comprendre accaparer voire voler) des ressources rares dans des zones d’influence exclusives. Historiquement, il est par exemple apparu lors de la colonisation européenne puis l’impérialisme néo-colonial et les guerres mondiales. D’après Arnaud Orain, il est de retour depuis les années 2010.

Quelles sont les caractéristiques concrètes de ce capitalisme aujourd’hui ?

Il n’est plus libéral, il est ouvertement prédateur, violent et rentier et institue le rapport de force armé comme son horizon naturel de résolution de ces contradictions. C’est une conséquence directe de la réalité de la polycrise. On peut en expliciter trois caractéristiques d’après Arnaud Orain.
D’abord, la fermeture et la militarisation des mers. Quand il n’y a plus d’hégémonie navale capable de garantir le libre commerce, les flux deviennent conflictuels. On le voit avec les tensions sur les grandes routes maritimes et le retour de zones difficiles d’accès.

Ensuite, le rejet du principe de concurrence libre et non faussée. Dans le capitalisme de la finitude, le monopole n’est plus un problème, mais un atout géopolitique. Les GAFAM ou les grandes compagnies pétrolières en sont des exemples contemporains.

Enfin, l’émergence de compagnies quasi-États, capables de négocier directement avec les gouvernements, avec des pouvoirs qui dépassent parfois ceux des États eux-mêmes.

En quoi le Venezuela illustre-t-il cette logique ?

Le Venezuela s’inscrit pleinement dans ce qu’on appelle un « silo impérial ». C’est une zone où une puissance cherche à garantir un accès exclusif aux ressources et aux marchés. C’est exactement la logique de la doctrine Monroe, selon laquelle l’Amérique latine est la sphère d’influence naturelle des États-Unis.

Pour les Etats-Unis, l’objectif central est de contrôler le marché pétrolier mondial pour deux raisons. Protéger le pétrole de schiste américain. Ce pétrole n’est rentable que si le baril reste au-dessus de 60 dollars. Trump cherche donc à déstabiliser les sources concurrentes (Venezuela, Iran) pour maintenir les prix élevés. Et contrôler les approvisionnements des compagnies pétrolières classiques. Les grandes compagnies américaines historiques (Chevron, ExxonMobil, anciennes branches de Standard Oil) ont besoin de pétrole conventionnel, pas seulement de schiste.

Dans ce cadre, le fait que 80% du pétrole vénézuélien parte en Chine, l’adversaire géostratégique principale des Etats-Unis, payé en plus en yuan, représente pour Washington une double menace existentielle : perte d’influence en Amérique latine ET érosion du système pétrodollar.

Vous parlez aussi d’ »impérialisme climatique ». Comment le définir ?

L’impérialisme climatique consiste à profiter de la matérialisation des risques climatiques pour s’accaparer davantage de ressources. Le Groenland est un exemple très clair. Le réchauffement climatique rend exploitables des ressources minières, pétrolières et gazières jusque-là inaccessibles, et ouvre une route maritime au Nord qui réduit de 40% le temps de trajet entre l’Europe et la Chine. Quand Trump parle du Groenland en termes de sécurité nationale, il parle en réalité de contrôle des ressources et de routes commerciales dans un monde réchauffé.

L’eau fait aussi partie de cette logique. On le voit avec les tensions entre les États-Unis et le Canada autour du fleuve Columbia. Les sécheresses, les incendies et la pression sur l’agriculture californienne renforcent le besoin en eau. Plutôt que de remettre en cause un modèle agricole extrêmement consommateur, la stratégie consiste à détourner ou sécuriser des ressources hydriques ailleurs.

Trump est souvent présenté comme climatosceptique. Pourtant il semble avoir conscience ici du caractère limité des ressources ?

Il faut distinguer le discours public et la stratégie. Même s’il adopte un langage climatosceptique, l’administration américaine travaille énormément sur la notion de polycrise, sans compter le lien de quasi consanguinité entre le parti républicain et le lobby pétrolier. Trump ne nie pas la finitude : il choisit d’y répondre par une stratégie mercantiliste d’accaparement, visant à sécuriser ressources et routes stratégiques plutôt que par la coopération ou la transformation des modèles économiques. C’est une stratégie consciente qui organise un dilemme du prisonnier géant au niveau planétaire où la coopération est caduque. Seule la vassalisation à l’intérêt américain compte dans sa sphère d’influence pour affronter les blocs concurrents.

Que révèle l’épisode vénézuélien sur la période que nous traversons ?

Il révèle une entrée assumée dans une phase de capitalisme de la finitude, où la double contrainte climat-énergie n’apaise pas les tensions mais les exacerbe. Le Venezuela n’est pas un accident : c’est un révélateur. Partout où Trump parle de « paix », il faut comprendre « alignement commercial forcé sur les intérêts américains, contrôlé par la menace ou l’usage de la force militaire ». C’est une forme de néocolonialisme économique assumé, où la souveraineté nationale ne compte que si elle sert les intérêts commerciaux américains.

*Ilan Moundib est ingénieur en résilience climatique, consultant, conférencier et formateur indépendant. ■

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