Madagascar réclame de l’aide . Le GRET y travaille depuis de longues années.(IT D.Martin Ferrari pour en metamorphose)

Nous avons interviewé claire KABORE , représentante du GRET, sur cette situation de pauvreté qui perdure malgré l’intervention des ONGs et des organismes scientifiques comme le CIRAD. Elle coordonne les équipes sur le terrain. Le GRET travaille sur l’accès à l’eau, à l’énergie, à la protection de l’environnement, l’agroécologie…Madagascar concentre des défis environnementaux immenses – c’est un hotspot de biodiversité mondiale, avec des espèces qu’on ne trouve nulle part ailleurs – c’est un pays où une grande majorité de la population, urbaine comme rurale, vit sous le seuil de pauvreté. .

Question à Claire Kaboré : qu’est ce que le GRET et comment travaillez vous à Madagascar?

Claire KABORE: Notre conviction, c’est qu’on ne peut pas protéger l’environnement sans améliorer les conditions de vie des gens. Les deux sont indissociables.Le Gret, est une ONG française créée en 1976, qui intervient dans une trentaine de pays. Ce qui nous caractérise, c’est qu’on s’inscrit dans la durée : on ne fait pas de projets de 6 mois. À Madagascar, on est présents depuis plus de 15 ans sur certains territoires. Ce qui nous distingue, c’est notre approche : on ne débarque pas avec des solutions toutes faites. On co-construit avec les communautés locales, les autorités, le secteur privé.Nos équipes à Madagascar sont majoritairement locales. Ce sont des ingénieurs malgaches, des sociologues, des agronomes qui connaissent leur pays et ses réalités

Q: Votre tâche y est elle simple? Quelles difficultés pouvez vous rencontrer et quels sont vos moyens?

CK: Les difficultés sont nombreuses. D’abord, il y a la précarité extrême : 55% de la population urbaine vit avec moins de 90 centimes d’euros par jour. Comment proposer des services – même essentiels – qui soient abordables dans ce contexte ? Ensuite, il y a les défis économiques : les taux d’intérêt des crédits à Madagascar peuvent atteindre 18% par an. Pour un opérateur qui veut investir dans une extension de réseau électrique ou d’eau, c’est quasiment impossible à intégrer dans un modèle économique viable. Il y a aussi la baisse des financements internationaux. L’aide publique au développement diminue, ce qui fragilise les projets de long terme.Et puis il y a le climat : dans le Sud, le Grand Sud, on fait face à des sécheresses récurrentes, des vents violents qui détruisent les cultures. Les cyclones qui sont fréquents sur les côtes de Madagascar peuvent anéantir des années de travail en quelques heures

Q: Actuellement vous travaillez à la mise en oeuvre d’une aire marine et terrestre protégée à Sainte marine et vous construisez un nouveau barrage, car l’électrification de la Grande Ile faut partie de vos préoccupations majeures. Parlons d’abord de votre action à Sainte Marie:

CK: Sainte-Marie, c’est une petite île sur la côte Est de Madagascar, à 7 km du continent. 50 km de long, quelques kilomètres de large. C’est un endroit magnifique : des plages, des forêts humides, des récifs coralliens. C’est aussi un lieu de passage des baleines à bosse, qui viennent s’y reproduire chaque année. Pour vous donner une idée : à Sainte-Marie, 60% des habitants dépendent exclusivement de la pêche pour vivre. Comme le dit Mahandry Rakotovao, notre chef de projet sur place : ‘La pêche est un pilier vital. Mais les stocks de poissons s’effondrent à cause de la surpêche et des techniques destructrices comme les filets à mailles trop petites.Il n’y a pas de plan B. Si les poissons disparaissent, c’est toute l’économie locale qui s’effondre.

On n’est pas arrivés en disant ‘il faut créer une aire protégée’. On a commencé par écouter. Pendant des mois, on a organisé des réunions dans les villages, avec les pêcheurs, les opérateurs touristiques, les autorités locales, les chefs traditionnels. Les gens savaient intuitivement. Ils voyaient bien que les poissons qu’ils pêchaient, se raréfiaient d’année en année. Mais ils ne savaient pas comment agir collectivement.

En 2016, après un an de concertation, les acteurs locaux ont créé une association : la PCADDISM – Plateforme de Concertation et d’Appui au Développement Durable de l’Île Sainte-Marie. C’est eux qui portent le projet, pas nous. Notre rôle, c’est de les accompagner, de leur apporter une expertise technique, juridique. Ensemble, ils ont décidé de créer une aire marine et terrestre protégée : Sorkay. 265 000 hectares mis sous protection temporaire en 2026.Les règles ne viennent pas d’en haut, elles sont construites collectivement, en s’appuyant sur les coutumes locales. À Sainte-Marie, il y a ce qu’on appelle le ‘Dina Be’, une sorte de convention de vie sociale. C’est un ensemble de règles coutumières du vivre-ensemble liant les humains, les ancêtres et la nature. Si quelqu’un enfreint ces règles, ce n’est pas la police qui intervient, c’est le Comité d’application du « Dina ». Et les sanctions cherchent à réparer le préjudice causé à la communauté : une amende en argent ou en nature – un zébu, du riz – ou des travaux d’intérêt communautaire. Ce qui est puissant, c’est que ces règles sont appropriées. Les gens les respectent parce qu’ils les ont construites ensemble. Il y a eu des tensions, bien sûr. Par exemple, entre les acteurs du tourisme, qui veulent développer l’île, et les gardiens des traditions, qui craignent que la modernisation efface l’identité culturelle. Entre les pêcheurs qui veulent continuer à vivre de la mer et ceux qui veulent des zones de protection totale. iIl y a aussi la limite des savoirs traditionnels. Les ‘fady’, les interdits coutumiers, ont longtemps protégé l’environnement. Mais face à la pression actuelle, ils ne suffisent plus. Il faut les articuler avec un cadre légal moderne. Et ça, c’est un processus délicat Mais c’est justement parce qu’on a pris le temps de ces débats que le projet tient. Ce n’est pas un projet du Gret, c’est un projet des Saint-Mariens

« Q:Parlons maintenant d’énergie. Vous avez construit des barrages hydroélectriques et des plateformes solaires. Pourquoi ? »

CK: Les forêts humides de l’île – 4000 hectares – abritent des dizaines d’espèces menacées. Mais elles sont grignotées par l’agriculture sur brûlis et la pression foncière. La population de l’île pourrait doubler d’ici 15 ans. Sans action, c’est tout l’écosystème qui s’effondre. Qand on a commencé à travailler on a vite compris qu’il fallait une approche globale : protéger les ressources marines, mais aussi les forêts, gérer la pression foncière, anticiper la croissance démographique. »

Dans les Hautes Terres, là où on travaille sur l’hydroélectricité, les villages sont complètement isolés. Pas d’électricité, donc pas de possibilité de développer des activités économiques, pas d’éclairage pour que les enfants étudient le soir, pas de réfrigération pour les centres de santé. C’est de là qu’on part : des situations d’urgence environnementale ET sociale. À Madagascar, seulement 14,6% de la population rurale a accès à l’électricité. On a commencé en 2008 en construisant des barrages hydroélectriques. Aujourd’hui, on en a construit 4, qui alimentent plus de 12 700 ménages. On a aussi installé des plateformes solaires dans les villages les plus isolés, là où l’hydroélectricité n’est pas possible.L’électricité, ce n’est pas juste un confort, c’est un levier de développement : éducation, santé, activités économiques.

Q Comment procédez vous?

CK: « Déjà, on ne part pas tout de suite. Si on faisait ça, le barrage ne tiendrait pas 5 ans. Notre approche, c’est d’accompagner le changement en construisant un écosystème durable, on implique les communautés dès le départ. Ce sont eux qui identifient les besoins, qui choisissent les services qu’ils veulent, qui définissent les tarifs. Ça garantit l’appropriation. Ensuite, on crée des coalitions public-privé. On fait venir des opérateurs privés pour gérer les installations, mais on s’appuie sur les autorités locales pour réguler les prix et protéger les populations. Une petite partie des factures est réinvestie dans la protection de l’environnement. Et puis, on travaille sur la protection des bassins versants. Un barrage hydroélectrique, ça ne fonctionne que s’il y a de l’eau. Et pour qu’il y ait de l’eau, il faut protéger les forêts en amont, lutter contre l’érosion des sols. On a créé une association locale, Raisaha, qui regroupe tous les acteurs du bassin versant : agriculteurs, autorités, opérateurs. Ensemble, ils mènent des actions de reforestation, de lutte contre l’érosion. »

Q : « Quelles sont les limites de cette approche ? »

« CK: ça coûte cher. Un barrage hydroélectrique, c’est beaucoup d’argent. Or, les financements internationaux diminuent. Ensuite, il y a ce qu’on appelle le défi du ‘dernier kilomètre’ : les populations les plus pauvres, les plus isolées, restent les plus difficiles à atteindre. Le marché seul ne peut pas les servir. Il faut des politiques sociales très ciblées. Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir que les solutions existent, et qu’elles viennent souvent des communautés elles-mêmes

Ce qui se passe à Madagascar – l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique – nous concerne tous. Soutenir les initiatives locales, les communautés qui protègent leurs forêts, leurs océans, leurs sols, c’est agir collectivement pour préserver un avenir commun. La solidarité internationale, ce n’est pas de la charité. C’est de l’intelligence collective

propos recueillis par Dominique Martin Ferrari