Ronan Dantec, sénateur: une loi agricole d’urgence qui relève du 19° siècle!
Monsieur le Président,
Madame la Ministre,
Messieurs et Madame les rapporteurs,
Chers collègues,
« Notre planète brûle et nous regardons ailleurs ». La célèbre phrase de Jacques Chirac a beaucoup été utilisée ces derniers jours, comme symbole de notre impréparation au changement climatique. Avec l’examen de ce projet de loi, nous franchissons un cap, c’est dorénavant : « Notre planète brûle et nous regardons en arrière ».
Ce n’est plus une loi d’urgence agricole, mais une loi de nostalgie agricole, celle d’un monde d’avant le changement climatique, d’avant la science pourrait-on presque dire, où l’eau était abondante, où les pesticides n’étaient pas interdits du fait de leur dangerosité avérée, où les intrants s’épandaient à foison et que nul ne se souciait du bilan carbone de leur production.
On aurait pu avoir une loi qui tente de répondre aux défis immenses auxquels l’agriculture française est confrontée, mais nous avons un texte qui cherche, de fait, à maintenir un cadre de production du siècle passé, et qui pour ce faire, est à peu près prêt à tout !
“Il n’y a pas assez d’eau pour tout le monde”, la belle affaire ! Nous la garderons pour l’agriculture, et s’il le faut, nous affaiblirons, pour cela, le cadre collectif de partage de cette ressource vitale : une démocratie de l’eau, patiemment construite en France, que le monde entier nous envie, et que pourtant vous êtes prêts à détricoter au profit de quelques-uns, et contre, et c’est nouveau au Sénat, les élus locaux considérés comme insuffisamment dociles.
“Les néonicotinoïdes sont dangereux pour la santé et la biodiversité”, même la très prudente académie des sciences sonne le tocsin.
Et alors, on ne va quand même pas écouter les scientifiques, quand nous avons la chance d’avoir un groupe agro-industriel dont les bénéfices explosent, que notre priorité est bien de le conforter, surtout que c’est bien à lui, le très bien nommé, à qui il revient dorénavant de faire le printemps de l’agriculture française, même si c’est au détriment des hirondelles.
Je résume : une loi contre les scientifiques, contre les élus locaux, contre la société qui a dit pourtant son ras le bol à travers la pétition la plus largement signée de l’histoire après la précédente tentative de réintroduction des néonicotinoïdes, et surtout, j’insiste, une loi contre les paysans.
Contre les paysans dans leur grande majorité évidemment, mais pas non plus contre tout le monde.
Il y a bien sûr des gagnants dans cette affaire, des dirigeants de coopératives qui n’en n’ont plus que le nom, et qui bénéficient de salaires confortables, où les plus gros
exploitants, dont les revenus sont invisibilisés dans des moyennes de revenus que nous savons par ailleurs trop basses.
Beaucoup de paysans travaillent beaucoup pour peu, mais ce n’est pas le cas de tous. Cette loi, en privilégiant clairement cette capacité de production à l’ancienne, au profit toujours des plus gros exploitants, s’inscrit ainsi contre une politique de juste rétribution, comme la défendent les écologistes. Elle a donc clairement choisi son camp.
C’est une loi pour préserver la matière première pour l’agro-business, ce que d’aucuns appellent le minerai, ce n’est pas une loi pour défendre un monde agricole mieux rémunéré, y compris pour l’ensemble des autres services dont nous avons besoin pour répondre au défi de l’adaptation au changement climatique.
Ces services écosystémiques, pourtant nécessaires, sont même probablement vus non comme une opportunité de revenus complémentaires mais comme une menace qui détournerait le monde agricole de cette fixation sur la production.
Certains ici surfent sur un supposé backlash écolo, avec la volonté affichée de rester à ce monde d’avant. Attention cependant : à force de ne pas entendre la société, ses inquiétudes sur la santé, ou simplement sur l’accès à l’eau, c’est un divorce entre le monde agricole et les citoyens que vous allez alimenter. Nous avons plus que jamais besoin des paysans, ne les sacrifiez pas à votre fuite en avant idéologique. Et c’est donc bien pour les paysans et leur avenir que nous allons nous opposer fortement à cette loi dangereuse.
