Ecologie : la fin du backlash ? Les Echos, François GEMENNE

Les résultats des élections municipales, à Paris ou à Munich, montrent que l’écologie reste massivement soutenue par les électeurs. La transition est plus que jamais d’actualité, ne serait-ce que pour construire notre souveraineté économique, écrit François Gemenne.Ajouter à mes articlesCommenterPartagerEnvironnementInstitutions

Emmanuel Grégoire, nouveau maire de Paris, se rend à l'Hôtel de Ville à vélo après sa victoire aux municipales.
Emmanuel Grégoire, nouveau maire de Paris, se rend à l’Hôtel de Ville à vélo après sa victoire aux municipales. (Photo Adnan Farzat/NurPhoto via AFP)

Par François Gemenne (professeur à HEC et coauteur du sixième rapport du GIEC)Publié le 24 mars 2026 à 16:40Mis à jour le 26 mars 2026 à 10:43

Dimanche dernier, il n’y avait pas qu’en France que se tenaient des élections municipales. A Munich, les électeurs ont élu comme maire un jeune écologiste, Dominik Krause. Agé de 35 ans à peine, il met un terme à quarante-deux ans de domination ininterrompue du SPD sur la ville. En France, malgré la perte de quelques villes pour les Ecologistes, on ne peut pas dire que le résultat des élections traduise un rejet massif de l’écologie, au contraire – qu’il suffise pour s’en convaincre, même si Paris n’est pas la France, de voir la joyeuse parade à vélo du nouveau maire de la capitale, au soir de sa victoire. Alors même que c’est dans les collectivités que les effets concrets de la transition se manifestent de la manière la plus visible pour les citoyens, notamment dans les politiques de mobilité.

Depuis plus d’un an et l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, on annonçait pourtant que les électeurs n’en pouvaient plus de la transition écologique, et allaient rejeter massivement cette lubie idéologique. La réalité est tout autre : la transition a fait son chemin dans de nombreuses collectivités, de gauche comme de droite, et reste massivement soutenue par les électeurs, comme en attestaient les sondages depuis des mois.

On avait également soutenu qu’il était indispensable de libérer la croissance économique du poids de la transition écologique : celle-ci était un frein terrible pour la compétitivité de nos entreprises, et allait plomber l’économie. Il fallait tourner la page, et déréguler. On conviendra ici que les Etats-Unis sont le pays qui est allé le plus loin dans cette logique de dérégulation. Et les chiffres de l’économie américaine montrent qu’à l’évidence, cette dérégulation totale n’a pas eu l’effet escompté : tous les indicateurs économiques sont en berne, depuis le taux de création d’emplois jusqu’à l’inflation, en passant par les indices boursiers.

Une question de souveraineté

Pour ce qui concerne ces derniers, on serait mauvais joueurs de ne pas reconnaître qu’ils sont également influencés par les manipulations du président américain au profit de son entourage, et bien entendu également par la situation internationale. Or, c’est précisément la « situation internationale » qui était le troisième argument brandi par ceux qui voulaient en finir avec la transition : à quoi bon décarboner notre économie, si les autres n’en font rien ? Or non seulement les autres, comme la Chine, en font parfois plus que nous sur certains aspects, mais les tensions internationales agissent désormais comme un puissant révélateur des vulnérabilités entraînées par notre dépendance aux énergies fossiles.

Le blocage du détroit d’Ormuz, que Gaspard Koenig qualifiait, il y a quelques jours dans ces colonnes, d’involontaire « super taxe carbone », illustre à quel point la dépendance aux énergies fossiles constitue le talon d’Achille de nos économies. Mais ce blocage pourrait aussi devenir un formidable accélérateur de la transition énergétique : depuis le début de la crise, les investissements vers les énergies bas carbone se démultiplient – en témoigne la valorisation boursière des trois principaux fabricants chinois de batteries électriques, qui a augmenté de 70 milliards de dollars en trois semaines.

Les trois principaux arguments qui nous amenaient à revoir à la baisse nos ambitions se trouvent donc battus en brèche. Ne reste du « backlash » qu’une écume médiatique saumâtre, qui ne s’est imposée ni dans les faits ni dans les urnes. Pourtant, le malaise demeure, les hésitations subsistent, et rares sont ceux qui osent aujourd’hui affirmer une véritable ambition écologique. Si nous voulons renverser ce récit médiatique délétère, il importe d’affirmer que la transition ne s’oppose à la souveraineté ni à la compétitivité : elle en est la condition. Nous avons sans doute commis l’erreur de croire qu’il fallait réaliser la transition pour le climat. Il faut désormais, plus que jamais, la réaliser pour des enjeux de compétitivité, de pouvoir d’achat et de souveraineté – c’est-à-dire pour les raisons précises qui nous amenaient souvent à reléguer au second plan les considérations écologiques. La transition n’est plus seulement une affaire de climat : c’est peut-être ici, dans cette réalisation soudaine, que le « backlash » prend fin.

François Gemenne est professeur à HEC, coauteur du 6e rapport du Giec et président du Conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme.

François Gemenne